Le mouvement café racer voit le jour en Grande-Bretagne au début des années 50. Il fait écho à un phénomène musical qui emporte la jeunesse des pays occidentaux, le rock’n’roll, mais aussi à des films comme « L’Equipée Sauvage » ou « La Fureur de Vivre ».

1 – Le contexte

Les rockers ou leather boys font partie d’une génération qui n’a connu ni la crise de 1929 ni la Seconde Guerre mondiale.

Sociologiquement, ce sont des teenagers ou de jeunes adultes qui appartiennent à la classe ouvrière. Ils profitent du début de la société de consommation avec les premiers crédits et la prospérité économique retrouvée du Royaume-Uni, ce qui leur permet de s’acheter une moto qui fait office tout à la fois de moyen de transport pour aller au boulot, mais également d’exutoire le soir ou les week-ends.

En matière de pilote, leurs idoles sont Colin Seeley, Geoff Duke puis viendront Mike Hailwood et Barry Sheene.

Les café racers ou cafra sont donc totalement indissociables de la musique du diable jouée par Jerry Lee Lewis ou plus tardivement par les Stones : bruyante, rapide et brut de décoffrage. Ils sont faits pour dépasser le ton (voir §6.) soit environ le tempo de « Johnny B. Goode »de Chuck Berry !

2 – Les motos

Comme le font leurs pendants américains, les greasers en bobber, les rockers ou leather boys ôtent tous les éléments pratiques de leur moto afin d’obtenir le meilleur rapport poids/puissance possible.

Café racer Vincent
Une Norvin fruit du mariage d’un cadre de Norton avec un V-Twin Vincent

Les motos sont généralement des bicylindres verticaux de 650 cm3 provenant de chez Triumph, Norton ou BSA et dont la puissance d’origine avoisine les 45 ch. Elles s’inspirent de celles vues sur le Continental Circus (le Championnat du monde de vitesse) que pilotent leurs idoles.

Un café racer se doit donc d’être léger, rapide et ne faire aucun cas du confort.

Il se crée donc un vrai tissus d’artisans qui proposent un ensemble de pièces permettant de transformer son roadster en racer routier. Certains comme les frères Rickman ou Colin Seeley proposent dans leurs catalogues des partie-cycles complètes dérivées des motos de Grand Prix.

Norton Manx
La Norton Manx : Bien que pur racer, cette moto est quelque part l’instigatrice du mouvement café racer tant par sa ligne que par son propos.

Pour se faire, le café racer reçoit des demi-guidons, un long réservoir à bouchon Monza échancré au niveau des genoux afin que le pilote fasse corps avec sa machine. Toujours pour cette raison, une selle courte est installée formant un dosseret qui vous cale lors des accélérations.

La préparation moteur n’est pas oubliée et les café racers adoptent a minima une paire de gros carburateurs Amal et un échappement plus libre. Certains reçoivent des kits augmentant la cylindrée parfois coiffés par des culasses à 4 soupapes par cylindre signées Nourish-Weslake.

Tout comme pour un chopper, il n’existe donc pas deux café racers identiques.

3 – Cette étrange machine, le Triton

Il s’agit d’une moto hybride née au début des années 60 par Dave Degens faite de l’association du plus performant vertical twin du marché, le Triumph 650 cm3 (le « Tri »), placé dans le meilleur cadre moto de l’après-guerre, le Featherbed de la Norton Manx (le « ton »).

Dessiné en 1949 par Rex McCandless, le cadre Featherbed équipait la Norton Manx, un racer évoluant en Grand Prix sur le continent ainsi que sur les courses sur route et les circuits courts au Royaume-Uni. L’excellence de ce cadre recevant le gromono de Birmingham est tel qu’il influencera celui des BMW Séries R (1969-1985).

D’autres bitza voient également le jour comme le TriBSA (mariage d’un moteur Triumph et d’un cadre Norton) ou les Norvin (V-Twin Vincent placé dans un châssis Norton) et plus anecdotiquement des Nortley (Norton et V-Twin Harley-Davidson) ou Noriel (Norton et moteur Ariel).

4 – Qu’est-ce que le Ton et un Ton-Up Boy ?

C’est un terme d’argot britannique qui indique que le pilote a atteint une vitesse de 100 mph soit 160 km/h sur son bicylindre vertical. Si vous atteignez cette vitesse sur votre café racer, vous devenez membre d’office du Ton Up Club et vous recevez le titre honorifique de Ton-Up Boy.

5- Le jeu favori du Ton-Up Boy

Il est de mettre une pièce dans le juke-box, d’enfourcher son cafra jusqu’au rond-point donné puis de faire demi-tour à un rond-point ou de faire le tour du pâté de maisons avant que le 45 tours ne soit terminé, soit autour de trois minutes.

6 – L’origine du terme « café racer »

Elle est liée à la construction des voies rapides autour des grandes villes britanniques sur lesquelles s’installent des cafés où les camionneurs font le plein et se restaurent. Ces relais routiers ou coffee bar n’ont pas de licence pour vendre de l’alcool et ne servent donc que des sodas, du café ou du thé.

Ace Café London
Le Ace Cafe de nos jours : Le coffee bar a réouvert en 1997 grâce à Mark Wilsmore et a retrouvé son statut de lieu de rendez-vous des motards londoniens.

L’une des raisons qui poussent les leather boys à se retrouver dans les cafés bars est le fait qu’ils sont les seuls à diffuser du rock’n’roll grâce à leur juke-box, une musique interdite de diffusion à la BBC. De plus, les bowlings et autres dancings ne les acceptent pas en raison de leur dégaine et de leur moto bruyante.

Les tenanciers des cafés routiers apprécient peu les blousons noirs car ils ne consomment qu’une boisson de temps à autre alors qu’un chauffeur de camion avale un repas et une boisson et reprend la route dans la demi-heure qui suit.

Le plus célèbre d’entre eux est le I’ Ace Café placé sur le North Circular Road ouvert en 1938. Le Ace sera bombardé durant la Seconde Guerre mondiale et réouvrira en 1949.

7 – L’ennemi : C’est le mod

Au printemps 1964 dans les stations balnéaires de Margate et de Brighton, les rockers affrontent violemment une autre jeunesse  : Les mods. Ces affrontements font les gros titres des tabloïdes et l’un d’entre eux fera sa manchette avec « La Seconde Bataille d’Hastings » !

mods scooter lambretta vespa

Né dans les années soixante, le mouvement mod est issu des quartiers huppés de l’ouest de Londres. Son moyen de locomotion est le scooter de marque Lambretta ou Vespa. Le nom de « mod » est donné par la musique que ces teenagers écoutent : Le modern jazz. Rod steward ainsi qu’un certain David Jones, futur David Bowie, revendiqueront avoir été mod.

L’emblème vestimentaire du mod est la parka M51 portée durant la guerre de Corée qui s’avère bien pratique pour rouler en scooter sans être trempé.

Le mod soigne son look : Chaussures Clark ou provenant de chausseurs italiens et polo Fred Perry. Il introduit le fameux Levis 501 en Europe et il fait ses emplettes vestimentaires dans le quartier trendy de Carnaby Street.

Profondément snob, les mods jugent les leather boys comme ringards en raison de l’appartenance des bikers anglais à la classe ouvrière mais aussi parce qu’ils écoutent du rock, une musique qu’ils trouvent ringarde.

Les Who rendront hommage au mouvement mod en 1972 en réalisant l’album « Quadriphonia » qui donnera naissance en 1979 à un film éponyme.

8 – L’uniforme du Ton-Up Boys

Si la majorité des motards britanniques porte surtout des Belstaff Trailmaster et autres Barbour type A-7, l’uniforme des rockers est le Perfecto confectionné en Angleterre. Nous pouvons citer les marques comme Rivetts, Mascott ou Lewis Leather qui elle existe toujours. Le Perfecto Schott n’est pas encore diffusé en Grande-Bretagne.

motorcycle rockers
Des ton-up boys devant la paroisse d’Eaton du pasteur Shergold.

Les rockers se fournissent dans les surplus militaires. Ils portent les vestes d’aviateur américain B-3 ou l’ Irvin Jacket. Toujours dans les surplus, ils adoptent les bottes fourrées de la Royal Air Force et l’écharpe blanche des pilotes.Il porte parfois quelques jeans du cru, mais majoritairement de simples pantalons.

9 – Le Fifty Nine Club ou Club 59 : Et dieu dans tout ça

Ce club, à nul autre pareil, compte de nos jours 30.000 membres répartis dans le monde dont une section en France.

Il est fondé en 1962 par le pasteur Bill Shergold, lui-même motard et amateur de rock’n’roll.

Un jour, il prend son courage à deux mains et décide de rencontrer les bad boys dans leur tanière de l’Ace Café. Ces mauvais sujets de sa Gracieuse Majesté ont mauvaise presse et sont impliqués dans de nombreux accidents. Il invite les rockers à se rendre à une messe en sa paroisse d’Eaton. Contre toute attente, plus de 4000 motards se rendent chaque semaine dans son église attirés plus par la table de ping-pong, le juke-box, et une machine expresso que par les Saintes Écritures !

10 – La fin des café racers

Contrairement à une idée répandue, ce n’est pas à proprement parlé l’effondrement de l’industrie motocycliste britannique qui mettra un terme au phénomène café racer.

Jusqu’à l’arrivée de la Suzuki GSXR (1984), les Japonais sont certes de très fins motoristes, mais leurs motos pêchent par des tenues de route très perfectibles.

C’est plus la montée en gamme des constructeurs continentaux associant moteurs et châssis performants qui auront la peau des café racers. On peut citer les Ducati 750 et 900 Super Sport, BMW R 90S, la Moto Guzzi V7 Sport puis Le Mans ou les Laverda 750 SF.

On verra le quatre cylindres de la Honda CB750 dans des partie-cycles réalisées par les maîtres ès café racer que sont des préparateurs comme Rickman, Dunstall ou Seeley. Le concessionnaire parisien Japauto remporte le Bol D’or 1972 grâce à la fourniture par Dave Degens d’un cadre Dresda pour CB750.

11 – Des hommages à la pelle

EN 1977, Willie G. Davidson donne leurs lettres de noblesse à ces machines qui fascinent toujours par leur liberté créatrice et leur ingéniosité. Le designer présente à la presse spécialisée durant la Bike Week de Daytona un Sportster noir comme le charbon et élancé comme aucune autre Harley-Davidson passé ou avenir. C’est bien entendu le Sportster XLCR dont les lettres « CR » revendiquent son affiliation avec les café Racer.

En 2000, cette appellation continue à fasciner la Motardie puisque la firme auvergnate Voxan décline son V-Twin 996 cm3 à 72° dans une version baptisée encore et toujours  : « Café Racer ».

12 – Le café racer aujourd’hui : Entre business & bricole

De nos jours, les constructeurs cherchent à capter une partie de l’engouement pour ces motos nées dans la brume anglaise au début des 50’s. Les BMW R nineT Racer, la Royal Enfield Continental GT et la Triumph Truxton en sont l’illustration.

Honda CX400
Préparation à partir d’une Honda CX 400 : Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse

Ce regain d’intérêt à propos des café racers mais également des scramblers s’inscrit dans l’air du temps sur fond de surconsommation et d’obsolescence programmée.

En 2020, redonner une seconde vie à de vieux objets est définitivement « in ». Il n’y a qu’à voir le succès des vide-greniers ou des brocantes. Une partie de la population veut redécouvrir les joies des travaux manuels et la moto n’échappe pas à ce phénomène.

C’est faire fi des mécaniques aseptisées par une électronique omniprésente qui empêche de les bricoler avec quelques clefs au fond de son garage. C’est également rouler sur des motos construites à partir de bases simples et peu onéreuses qui sont plus en adéquation avec la répression routière.

Les café racers ont été et demeurent un grand bol d’air frais à la pratique de la moto en raison d’un côté totalement iconoclaste et foutraque.

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