La naissance des bikers

4 juillet 1947 : La vraie histoire de l’ Équipée Sauvage et la naissance des bikers

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L’Équipée Sauvage  (The Wild Ones) est devenue avec le temps un vieux film poussiéreux passablement indigeste. Cette bleuette sentant le cuir et le cambouis est pourtant tirée d’un fait divers ayant eu lieu à Hollister (Californie) le jour de la fête nationale américaine, le 4 juillet 1947. Ce film aura un impact majeur dans l’histoire de la moto. Sans lui point de biker ou de motard !

Les USA : Le pays de l’automobile reine

Henry Ford a démocratisé l’automobile et l’American Dream naissant se conjugue exclusivement au son d’un gros V8 « Made In Detroit ». Rouler en moto est quasiment un acte anti-patriotique !

Indian ferme ses portes en 1953 et la même année 14 000 Harley-Davidson sont produites et destinées quasi-exclusivement aux services de police et à l’US Mail. L’Équipée Sauvage  sera la source de jouvence d’un objet, la moto, qui n’a plus de sens d’un point de vue pratique.

La Motor Co. devra sa survie à une moto au cahier des charges proche de la Triumph Thunderbike de Brando : le Sportster sorti en 1957.

La Seconde Guerre mondiale

Ce conflit a été un formidable moyen de promouvoir l’industrie motocycliste britannique. Les dizaines de milliers de GIs qui débarquent dès 1942 découvrent une façon ludique de faire de la moto.

Le mode de vie des vétérans

Avec le retour des théâtres d’opérations, les anciens combattants s’inventent un mode de vie en marge d’une société qui reprend son cours comme si rien ne s’était passé. Ils écoutent du jazz bebop, portent un cuir élimé et parlent en argot ( le jazz slang).

Leurs motos

Harley-Davidson Flathead bobber
Bobber Harley-Davidson à V-Twin Flathead

Les lourds et patauds Big Twin Flathead ne les font guère rêver. Les plus aisés achètent des anglaises alors que la grande majorité allégeront autant que faire se peut les V-Twin d’avant-guerre que l’on dégotte pour une poignée de dollars. Cela acte la naissance des bobbers bien que la customisation ait vu dès les années 20 avec les Harley et Indian cut down.

Au tournant des années 40-50, les bobbers vont s’effacer au profil de bicylindres verticaux grâce à une forte hausse du niveau de vie des américains. 

Le rôle de la fédération motocycliste Américaine (AMA) dans le fait divers d’Hollister

Biker en bobber
Biker en Harley-Davidson Knucklehead

On ne saurait expliquer les « incidents d’Hollister» du 4 et 5 juillet 1947 sans évoquer le fait que la fédération exerce une véritable vendetta contre les courses sauvages et les pilotes qui y participent. Un pilote vu à une course informelle subira toutes les tracasseries possibles lors d’un événement organisé par l’AMA. Les bobbers sont également persona non grata.

L’AMA, à l’image de la société américaine, est ultra-conservatrice. Ainsi, ses membres doivent revêtir un uniforme avec guêtres, cravate et veston. Le cuir et les bottes sont réservés aux seules compétitions. Vous comprendrez que cela en est trop pour une jeunesse qui combattait hier des régimes ayant un goût immodéré pour… les uniformes !

Les premiers M.C. : une bande de potes

Les bikers s’organisent au sein de « clubs outlaw » qui ne sont que des amicales informelles qui se créent autour d’un zinc faisant également office de station service. Les premiers clubs outlaw voient le jour dès 1946 principalement en Californie car le « Golden State » permet de se passer de voiture.

Citons parmi ce foisonnement de M.C. nés après-guerre, les Gallopin’Goose MC (1946), les Pissed Off Bastard Of Bloomingthon MC (1945), les Boozefighters (1946) et les Hells Angels 1.

Le fait divers à l’origine de L’Équipée Sauvage

premiers bikers
Un membre du Boozefighters MC. Ce club fondé en 1946 était bien présent lors des événements d’Hollister 1947. Le second motard semble être au guidon d’une moto anglaise (AJS).

L’Independance Day 1947 donne lieu à un long weekend de trois jours. Cela permet aux motards venant de Los Angeles de se rendre dans le Nord de la Californie, dans la bourgade d’ Hollister, pour une concentration baptisée « Gipsy Tour ».

Le chef de la police, Ben Earl, ne dispose que d’une dizaine d’agents. L’édition 1946 déjà organisée par l’AMA n’avait attirée qu’un petit millier de motards.

La Main Street d’Hollister sera l’épicentre de rodéos

les premiers bikers Hollister 1947
L’ambiance sur la Main Street d’Hollister en ce weekend du 4 juillet 1947.

Cette artère concentre plusieurs dizaines de bars car la ville est le plus grand marché aux bestiaux de la région.

Les motards s’entassent dans des corrals sans commodité et remplis de bouse. Beaucoup de bikers les déserteront et passeront la nuit dans les bars ou installeront leur sac de couchage à même le trottoir ou dans les jardins des particuliers. Appelés par ces derniers, la police les déloge à grands coups de matraque.

On verra des bikers téméraires et/ou imbibés pénétrer dans les bars juchés sur leur moto. Les glaces et bouteilles volent.

Les tenanciers font des affaires en or, car en plus d’assécher les stocks d’alcool et aussi incroyable que cela puisse paraître, les bikers payent la casse ! D’ailleurs, les bistrotiers font pression sur le chef Earl pour qu’il ne ferme pas les bars…

Le samedi 5 juillet 1947 dans l’après-midi, le chef Ben Earl demande des renforts car il craint une soirée encore plus chaude.  30 Californian Highways patrolmen et 4 hommes du shérif de Monterrey débarquent en ville. Le capitaine Ben Torrès qui dirige l’escouade décrète un couvre feu mais 500 irréductibles tiennent toujours l’artère principale où l’on entend de la musique beugler de chaque troquet. L’officier a une idée : Les bikers aiment la musique et bien, on va leurs en donner !

Il installe sur un camion à plateforme un orchestre qui devait se produire lors du bal du samedi 5. A la tombée de la nuit, camion et musiciens se mettent en branle. Les motards suivent le camion et son étrange chargement et grâce à ce subterfuge, la masse de bikers aidés par quelques tirs de grenades lacrymogènes se disloque. A minuit, Hollister est débarrassé de ses hôtes devenus indésirables.

La déferlante médiatique

Biker à  Hollister le 4 juillet 1947
Les fameux clichés de Barney Paterson parus dans le numéro du 21 juillet de Life Magazine et qui feront le tour de la terre. L’arrangement différent des bouteilles accrédite la thèse d’une mise en scène.

Dès le dimanche 6 juillet 1947, les agences de presse du pays via leur bureau de San Francisco, assaillent la ville de coups de fil.

La bourgade californienne va faire les gros titres de la presse nationale. Les Journalistes et les photographes des deux journaux de San Francisco débarquent puis rédigent des Unes assassines : « Un bain de sang et de bière à Hollister » (San Francisco Chronicle) et « La bataille d’Hollister » (San Francisco Examiner).

C.J. Doughty et son photographe Barney Paterson étaient les deux seuls journalistes présents lors des faits. Travaillant pour le San Francisco Chronicle, ils ont flairé le scoop et ont monté en épingle les débordements des bikers.

CJ Dougty et Barney Paterson, vendent papier et clichés à l’Associated Press qui les diffusent d’Est en Ouest et à l’international. Life Magazine et le New York Times  titrent sur les émeutes de Californie et les photos de Paterson alimenteront les gazettes de la planète.

Comme le dira le juge Butcher du comté d’Hollister, « les bikers m’ont fait penser à une bande de permissionnaires. Ils se sont faits plus de mal à eux même qu’à la ville.» En effet, il y eut une cinquantaine de blessés légers dans les rangs des bikers.

Dans l’indifférence la plus totale, le Gipsy Tour 1948 sera organisé sans aucun grabuge malgré 2500 motards présents. Preuve s’il en fallait que les « méfaits de 1947 » n’ont guère traumatisé la population d’Hollister et que les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent guère les médias…

Suite à Hollister, les journalistes vont écrire maints et maints articles créant la psychose d’une de ces hordes motorisées mettant à sac une paisible petite ville américaine.

L’origine du « 1% »

premier Motorcycle Club 1% ou M.C. 1%
A gauche avec le pull à manches rayées, un membre du Yellow Jacket MC. Ce club a été fondé en 1946 à Los Angeles.

Suite aux débordements au 4 juillet 1947, un responsable de la fédération déclarera à la presse que ces actes n’étaient l’œuvre que d’un pour cent des motocyclistes. Par défiance envers l’AMA, les MC outlaw se mettront à porter un patch « 1% ».

Le Film : L’Équipée Sauvage

En 1953 sort aux Etats-Unis The Wild Ones qui prendra deux ans plus tard, en France, le nom de L’Équipée Sauvage. Ce film , qui s’inspire des événements d’Hollister de 1947, est réalisé par Laslo Benedeck mais le film est porté par son producteur, Stanley Kramer.

C’est en lisant une nouvelle The Cyclist’s Raid  écrite par Franck Rooney que germe chez le producteur l’idée d’un film sur ce nouveau phénomène.

Marlon Brando & L'équipée sauvage
Marlon Brando au guidon d’une Triumph Thunderbird 6T. Le look du motard venait de naitre avec son jean et son cuir. Triumph verra d’un mauvais œil cette publicité. Pourtant suite au film, James Dean et Elvis Presley achèteront… une Triumph !

Le sujet emballe la Columbia Pictures et Stanley Kramer se met à fréquenter les premiers moto club outlaw et plus particulièrement les membres du  Boozefighters MC afin de connaître leurs codes vestimentaires, les motos ainsi que leur argot.

Tourné en 24 jours ce film qui n’était au départ qu’une série B, sera un immense succès à tel point qu’en France, Edith Piaf chantera dès 1956 : « L’Homme à la moto ».

L’Équipée Sauvage invente le mythe du mauvais garçon roulant en moto qui portera le nom de « biker » aux USA, de « rocker » en Grande Bretagne ou de « blouson noir » en France.

Marlon Brando : L’Équipée Sauvage
Marlon Brando devant le monument aux morts d’Hollister. Il chevauche une des Matchless du film. Le « M » de Matchless a été inversé car le constructeur ne veut pas être associé à un film aussi sulfureux.

Marlon Brando, avec son Perfecto Schott et sa Triumph Thunderbird accède au statut d’icône pour toute une génération d’adolescents. La romance entre Johnny Strabler et la jolie serveuse sera considérée comme étant subversif et sera diffusée sous le manteau au Royaume-Uni jusqu’en 1967 ! Cette interdiction donnera un coté sulfureux qui favorisera la naissance de la scène café racer.

L’Équipée sauvage : une 1er pierre à la contre-culture

Sans le vouloir, L’Équipée Sauvage acte la naissance de la contre-culture car les héros du film (Lee Marvin, Marlon Brando et les bikers) sont asociaux mais pas moins magnétiques…

Jack kerouac avec son roman Sur La Route  (1957) intellectualisera l’état d’esprit des premiers motards et non motocyclistes : camaraderie, goût immodéré pour la Liberté et le Voyage.

Dennis Hopper et Peter Fonda s’inspireront largement des écrivains de la Beat Generation dont Kerouac fait parti pour écrire l’errance de deux bikers : Ce sera Easy Rider !

Note 1 : Le Hells Angeles Motorcycle club porte ce nom car l’un de ses fondateurs, Arvin Olsen, avait été le chef de la 3e escadrille escadrille des « Tigres Volants » au nom éponyme.